Street Art : retour sur dix ans de graffitis légaux sur les murs de Rennes
         Le nettoyage des surfaces taguées coûte la rondelette somme de 400000€ par an à la ville, qui dispose d’une unité anti-tags depuis 1989. Malgré les lourdes amendes écopées par les graffeurs, la pratique perdure et évolue vers une culture à part entière, si bien qu’en 2002, suite à un débat entre jeunes et élus rennais, la municipalité décide d’autoriser cette activité sur certains de ses murs et palissades de chantiers. En charge du dispositif conjointement avec la mission jeunesse de la ville, Olivier Préault du CRIJ Bretagne dresse le bilan de ces dix premières années de graffitis légaux à Rennes. Une pratique en plein boom depuis un an ou deux.

Pouvez-vous nous décrire votre rôle au sein du dispositif graff ?

         Ce dispositif représente une toute petite partie de mon travail, il est financé par la ville via le CRIJ à hauteur de 2500 € par an, en terme de temps de travail c’est très faible, cela correspond environ à deux, trois heures par semaine. A côté, je suis le directeur technique de l’événementiel du CRIJ, sur des festivals et des forums comme Tam-tam ou Quartiers d’été, je m’occupe de tout ce qui est sécurité
du public, incendie, etc. L’autre partie de mon temps est consacrée au soutien aux associations de jeunes majeurs, qui ont entre 18 à 25 ans, le dispositif graff rentre dans la partie ‘’dialogue permanent entre les jeunes et les institutions’’. Il est né de l’idée de donner des murs aux graffeurs, pour qu’ils puissent s’exprimer mais qu’ils puissent aussi tout au long de l’année avoir un suivi sur la politique de la ville dans le domaine des graffitis, et participer aux politiques publiques qui les concernent.
 


Quand et dans quel contexte est-il apparu ?
 
         Il a été créé en octobre 2002, l’objectif pour la ville de Rennes c’était de voir comment soutenir cette pratique, pour qu’elle soit reconnue artistiquement, en tout cas culturellement. D’un autre côté, c’était la période où il y avait des jeunes qui prenaient de très grosses amendes avec les tags, il y avait Malice, Kodak, parmi d’autres, des gens très connus ici, de mémoire ils ont pris entre 20000 et 45000 €. Les juges tapaient très fort, pour faire des exemple, sauf que c’étaient des gamins qui avaient 20 ou 25 ans, et qui en résumé se prenaient un énorme crédit sur les épaules avant de commencer leur vie... La ville s’est dit qu’on ne pouvait continuer à demander aux gens de porter plainte contre X pour faire nettoyer leurs murs, si en parallèle on met des mômes dans la misère, même si ce qu’ils font est gênant pour la propreté publique, ce n’est pas non plus la fin du monde.
 


Cette initiative a-t-elle été bien accueillie par les graffeurs?

         On a des critiques récurrentes, tout au long de l’année, certains considèrent que c’est une dénaturation de leur culture parce que le graff est illégal (puni par l’article 322 du Code pénal, ndlr). Cela s’entend, mais quand tu as envie de passer à la vitesse supérieure, de passer du tag au graff, ce n’est pas en faisant tout à l’arrache que tu améliores ta technique, de nuit c’est compliqué, et quand tu dois regarder toutes les trois secondes derrière ton dos pour voir s’il n’y a pas la police qui passe... C’est leur passion, de toute façon ils vont le faire, alors on ouvre des murs, et puis s’ils peignent à côté, tant pis pour eux... Là au moins, on a offert un cadre, on devient légitimes. Le système répressif pour le tag est resté, il y a une amende, mais il y a aussi la possibilité, qui n’existait pas avant, de le faire ailleurs. Et quand tu peins sur un mur légal, ce sont les gens qui viennent te demander ce que tu fais, c’est tout de même plus agréable que l’autre option...


 
Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de pervertir l’esprit du graff ?
 
         On a pas de scrupules à faire des murs légaux! On met les pieds dans une pratique qui est née dans l’illégalité, en marge des institution, tout en essayant de leur laisser de la liberté, de les faire venir en réunion pour aider leur pratique à se développer, pour avoir plus de possibilités d’expression. Et cela n’a pas empêché le cadre illégal de se pérenniser... Ce qui est dommage, c’est que les graffeurs ne participent pas tant que ça à l’évolution de leur pratique, c’est un peu chacun dans son coin. Avec ceux qui sont venus, ça s’est plutôt bien passé, ils ont vu que notre discours était sincère, et que notre objectif n’est pas de les récupérer. Alors ceux qui râlent parce qu’ils veulent que ça reste illégal, c’est normal qu’ils râlent, mais ceux qui se plaignent de ne pas avoir été invité à une session Jam alors qu’on ne les voit jamais... Cela dit les temps administratifs ne sont pas les mêmes que leurs besoins à eux, il y a quelques graffeurs qui le sont encore à 40 ans, mais pour la plupart c’est une période. Ils restent toujours artistes dans l’âme mais au bout d’un moment, ils ont moins de temps pour pratiquer.


 
Comment comptez-vous améliorer vos relations avec le milieu ?
 
         Ce qu’on aimerait, c’est avoir les critiques en face, pas pour s’engueuler et dire que c’est nous qui avons raison, mais pour améliorer les choses, on attend beaucoup que les graffeurs viennent autour du dispositif et le fassent travailler, on a plein de projets... Et ça commence à venir, la saison dernière on a eu pas mal de monde, on a fait 6 ou 7 réunions, mais ce sont souvent des gens déjà engagés, nous on aimerait bien avoir des pratiquants lambda, pas que ceux qui cherchent forcément à avoir une reconnaissance artistique. On a essayé de communiquer dessus au début, mais avec les problématiques de budget, on ne pouvait même pas faire des flyers, alors on a créé une page facebook, et mis à jour le site internet du CRIJ. Il y avait aussi des infos dans la presse, et puis les graffeurs se parlent entre eux, à eux de faire l’effort de se renseigner. On commence à avoir plus de monde mais c’est pas facile, nous on est pas des graffeurs, on ne va pas peindre sur les murs pour leur dire de venir aux réunions... Enfin, on pourrait, mais on est pas sûrs qu’ils arriveraient à déchiffrer ! Les murs légaux existent depuis longtemps, pour certains, c’est une bonne excuse de dire qu’ils ne savaient pas.


 
L’accès aux murs est-il libre, ou encadré ?
 
         On est partis de l’idée que c’était un art éphémère, au début il n’y avait pas beaucoup de surfaces, on en avait 8, maintenant c’est entre 25 et 40 selon les périodes, quand il y a beaucoup de palissades de chantier. Mais il y a au minimum 200 graffeurs sur Rennes Métropole, à la base on leur a dit que les grands murs devaient tenir 3 mois, et les plus petits 1 mois, la commande de la ville de Rennes avait précisé que c’était le CRIJ qui devait distribuer les murs, établir un calendrier. Il fallait venir s’inscrire, mais on s’est dit que ça ne rentrait pas dans la culture du graff, en général on va peindre parce qu’il y a un rayon de soleil, pas de telle date à telle date... On a dit à la ville que ça n’allait pas fonctionner, et on a prôné l’idée de tester l’autogestion, on leur dit les murs sont libres, essayez de pas vous toyer les uns et les autres sinon on va devoir appliquer ce système là, laissez un peu de délai pour que le mec ait eu un peu de visibilité.


 
Ce mode de gestion a-t-il fonctionné ?
 
         Il y a eu quelques bugs au début, mais très peu, ils ont des règles entre eux de toute façon, ils les respectent sur les murs légaux comme dans l’illégal, sinon ils savent qu’ils risquent de se faire un engueuler après, et c’est un euphémisme... Mais on n’a jamais eu de retour de gens qui en avaient ras le bol parce qu’on leur repassait tout le temps dessus, cela reste entre eux, et marginal. Il n’y a pas de conflit particulier autour de ça, donc on n’a pas à s’en emparer, on les laisse gérer tout ça, on est pas là pour les cocooner, tant que cela fonctionne correctement on les laisse tranquilles, l’objectif c’est aussi qu’ils restent dans leur milieu culturel, dans l’ambiance de leur pratique. Si on s’immisce trop, ça ne va pas le faire.


 
Des graffeurs ont-ils déjà eu des ennuis devant un mur légal ?

         C’est déjà arrivé, on a déjà eu des arrestations mais c’est en général avec un policier qui vient d’arriver, et un jeune qui n’est pas très connu, ou alors la BAC de Nantes qui suit quelqu’un jusqu’ici, mais cela arrive de moins en moins. Il y en a même maintenant qui arrivent à peindre sur des murs qui ne sont pas autorisés, la police passe devant sans s’en rendre compte, parce que le mec a l’air tellement décontracté... Il y a un mur qui a commencé comme ça, en face de la fresque du Colombier, on s’est rendus compte que les gens peignaient tranquillement, et que la police s’en fichait complètement, alors comme c’était un mur de la ville de Rennes, on a fini par l’intégrer au dispositif. Il faut juste qu’il n’y ait pas de contre-indications de la part de Bâtiment de France, que ce ne soit pas un monument historique, et que ce soit sécurisé, avec suffisamment de recul sur le trottoir.



Faites-vous de la prévention par rapport à la toxicité des peintures?

 
         On a cette réflexion là depuis longtemps, la mission jeunesse a sollicité le service de santé de la ville pour pouvoir acheter des masques, à partir de 2013 on va en mettre à disposition. On ne sait pas encore s’il s’agira de masques jetables, ou de masques avec cartouches rechargeables, si on a ces derniers l’idée serait de leur donner les masques, il n’y aurait qu’à acheter les cartouches après. Mais de l’expérience des graffeurs et de quelques toubibs, la toxicité passe moins par les voies respiratoires, surtout quand c’est en extérieur, que par le contact sur la peau et les doigts, qui est plus dangereux. On nous a dit qu’il valait mieux porter des gants plutôt qu’un masque, et l’autre aspect, dont on parle moins, ce sont les douleurs musculaires et articulaires, comme on a le bras tout le temps en l’air... La ville a fait un pas pour l’achat de gants et de masques, et de notre côté on a toutes ces informations dans un classeur à l’accueil, qui est en cours de réactualisation.


 
Quel rôle a joué l’association Graffiteam, très présente à Rennes ?

         Historiquement, ce sont eux qui demandaient à rencontrer le maire depuis longtemps, ils avaient déjà fait des projets avant 2002, notamment le mur le long de la voie ferrée près des Colombiers, et ils militaient pour l’ouverture de murs autorisés. La fresque était financée par la ville et des entreprises, on voit les logos au début du mur, ils ont fait venir des graffeurs de toute l’Europe, et le résultat était classe. Maintenant il commence à vieillir un petit peu, il y a un projet en cours pour le refaire. C’est une association qui a beaucoup influé sur la politique de l’époque, qui a participé au débat de 2002 avec les élus de la ville, ils sont sont toujours là et c’est vrai que c’est eux qu’on voit le plus.


 
Pourquoi voit-on peu d’autres collectifs dans le dispositif ?

         Graffiteam, ce sont les plus actifs, on les connait depuis longtemps, ils sont bénévoles dans des festivals comme Quartiers d’été, qui fêtait sa dix neuvième édition, et ils sont la depuis la première édition. Donc on a une facilité à travailler avec eux, parce que quand ils font un truc ils vont jusqu’au bout, on peut leur faire confiance. Le soucis, c’est qu’il n’y avait souvent que Graffiteam, et que certains d’entre eux ont plus de 40 piges maintenant... mais on est une mission jeunesse! Aujourd’hui, on fait des appels pour des projets réservés au 15-30 ans, donc eux d’office ne sont pas dedans, mais on essaye de ne pas le faire tout le temps, ils font tout de même parti du dispositif. Parfois on essaye de ne pas passer par eux, ils n’ont pas envie non plus, mais on est obligés de les appeler en urgence, car on se retrouve à chercher d’autres gens, et à ne pas les trouver.


 
Selon vous, qu’est-ce qui explique ces difficultés ?
 
         C’est vrai qu’on a des problèmes de communication, un graffeur ne va pas laisser son adresse, son numéro de portable ou son email aussi facilement, il faut faire confiance. On est considérés par certains comme faisant partie de la ville de Rennes, ça peut être compliqué quand à côté de ça tu vas peindre un peu partout, on se dit qu’on va se faire avoir... Moi, j’essaye ne pas retenir les blases, comme ça si on me demande, je ne sais pas qui est qui, de ce côté là on est tranquille, on ne l’a jamais fait. En 2004, un projet de loi (sur la prévention de la délinquance, ndlr.) devait autoriser les animateurs sociaux-culturels à dénoncer les jeunes qui font des conneries, on s’était dit que si ce truc là passait on mettait tout au pilon, on ne voulait pas que la PJ puisse venir fouiller dans nos affaires et retrouver des gens grâce à une inscription chez nous, qui elle est légale. Si cela passait, ce n’était même plus la peine, on aurait arrêté le dispositif. C’est là base même de la charte de notre association, en tant que professionnels on est obligés de respecter l’anonymat. On se prévaut de l’éducation populaire, on ne va pas aller dénoncer des jeunes, au contraire on va essayer de travailler avec eux.


 
Les problèmes ne viennent-ils pas de la faiblesse de votre budget ?
 
         En fait, le budget est plus important que ça, il n’y a pas que les fonds mis à disposition du CRIJ. Certes, 2500€ pour suivre ce dispositif, pour la politique de dialogue entre jeunes et institutions, ce n’est pas assez. Mais il y a aussi le budget pour le nettoyage des murs où sont prévues les fresques, par exemple sur celle des Gayeulles, ça tourne autour de 30000 ou 40000€, parce qu’ils ont tout remis à neuf, ils ont fait le ravalement du mur et ils ont payé des cachets par dessus, par rapport au prix du mètre carré sur le marché on est en dessous, mais ce sont tout de même des belles sommes. Félix-Masson c’était à peu près pareil, et au stade de la Bellangeraie ils vont refaire toute la tribune, ça va être gigantesque. Même si cette pratique-là ne concerne pas tant de monde que ça sur la ville, il y a quand même un budget, dix ans plus tôt ils n’auraient jamais mis autant d’argent dessus, c’est exponentiel. Maintenant dès qu’on demande un truc, on a un aval direct.
 

 
Quels sont les principaux chantiers en cours ou à venir ?
 
         Cette année, on va changer le nom du dispositif, qui va s’appeler RUE (Réseau Urbain d’Expression), ils ont mis 2000€ rien que pour le nouveau logo... A Jacques Quartiers, on vient d’ouvrir un «graff park», enfin on essaye de ne pas l’appeler comme ça, mais c’est un lieu d’expression éphémère pour le graff sur un espace de chantier, et quand celui-ci va se mettre en route, ces palissades vont bouger sur un autre site. Il y a eu des projets très importants en 2011-2012, le Street park, le gymnase Félix-Masson, la fresque au parc des Gayeulles pendant Quartiers d’été, celle place Saint Michel et bientôt le stade de la Bellangeraie, prévu courant 2013. L’an dernier, beaucoup de sous ont été sortis pour le graffiti, plus que les années précédentes, cela traduit clairement une reconnaissance.


 
Avez-vous constaté un progrès dans la place du graff à Rennes ?

         Pour le graff, oui, pour le Street Art, on y est pas encore. Il faut passer une étape, les graffeurs ça fait un moment qu’ils demandent à sortir du milieu hip-hop, parce qu’à chaque fois qu’il y a une Jam graffiti, il y a toujours de la danse hip hop et du rap sur scène, ça peut de temps en temps les gonfler. Et s’ils veulent une reconnaissance artistique, il faut qu’ils se confrontent aussi aux autres pratiques, on est en train de travailler sur l’accueil du Street Art à Rennes. On ne donne pas de définition à ces pratiques, on ne juge pas artistiquement ce qu’ils font, sauf sur les appels d’offre, quand il y a rémunération, là on demande ce qu’il a fait avant, s’il est capable de tenir un chantier comme celui-là. Ceux qui s’inscrivent sur notre fiche qu’on donne au public, c’est aux personnes qui veulent faire faire un graffiti chez eux de juger avec le book si cela leur convient ou pas.


 
L’image de cette pratique auprès du public s’est-elle améliorée ?

         Quand j’ai été chargé du dispositif en 2002, il y avait un abondant courrier des lecteurs dans la presse, et des articles qui ne tournaient presque que autour de la propreté, qui posaient toujours la question de savoir si c’était de l’art ou pas. Maintenant, il y a un contre-balancement, on se méfie du tag mais on commence à apprécier le graff... Par exemple, si le mur de l’usine Kronembourg était tombé il y a dix ans, tout le monde se serait réjoui de ne plus voir ces horribles tags. Mais finalement, les gens du quartier étaient déçus, parce que cela faisait un peu partie du patrimoine local. Il y a vraiment un regard qui a changé sur le graff à Rennes, et c’était aussi le but du dispositif.
 
Olivier ROTH - 27 janvier 2013 - Rennes

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Note moyenne des internautes (1 commentaire)
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1. Par IrikArah, le 03 fév 2013 à 17h21
IrikArah

Article très intéressant. La démarche est vraiment à développer partout en France. Quel est le lien de votre structure et celle d'autres villes de France par rapport auxquelles vous pouvez travailler en partenariat ?
Vous connaissez le cafe graffiti à Montréal ? Ptet que ça peut vous donner des idées..

Bon sinon, y'a un seul truc qui me fait grincer les dents, vous recevez d'un coté 2500 balles pour votre projet, et de l'autre la mairie en lache 2000 pour un logo.. Ils ont un réseau d'artistes graphistes impréssionnant grâce à votre dispositif et même pas ils en profitent... No Comment !

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