Atterrir avec l'Envol : un centre de soin pour lutter contre la dépendance

Contrairement aux idées reçues, la tendance générale de la consommation de drogues (au sens large, alcool et tabac inclus) diminue en Bretagne. En revanche, le poly-usage et l’ivresse aiguë se développent, et sont de plus en plus précoces. Rencontre avec deux professionnels de l’Envol, un lieu d’écoute et de soins pour les usagers et les parents qui font face à des conduites à risques ou à la dépendance.

 

Une prise en charge médico-sociale, gratuite et anonyme


L’usage de stupéfiants représente depuis longtemps un phénomène de société majeur mais très difficile à cerner, car les pratiques et les produits évoluent très rapidement et généralement sous le manteau. Aujourd’hui, les études sur ce thème intègrent des données sociales en plus des statistiques des hôpitaux et de la police, ce qui permet d’y voir un peu plus clair. Et le premier constat va à l’encontre des aprioris et des clichés : l’enquête régionale ESCAPAD 2008 réalisée par l’OFDT auprès de 2000 jeunes bretons de 17 ans révèle que les consommations chroniques (alcool, tabac, cannabis) et les expérimentations de drogues dures (ecstasy, cocaïne, héroïne) diminuent ou se stabilisent, après une forte hausse enregistrée en 2005. Souvent désignée comme la région numéro un en terme d’usage de drogue, le Bretagne ne mérite désormais plus ce titre : la Normandie, la région parisienne et le Sud de la France connaissent depuis peu une évolution bien plus alarmante. A Rennes, la prise en charge des conduites addictives passe principalement par l’Envol, un centre d’accueil et de consultation qui propose un accès facilité aux traitements et un accompagnement par des professionnels de la santé et du social.


Fondé dans les années 1970, et aujourd’hui rattaché au Pôle Addiction et Précarité (PAP) de l’hôpital Guillaume Régnier, le centre assure « l’information, l’évaluation médicale, psychologique et sociale, et l’orientation des personnes ayant une consommation à risque ». Le problème, c’est qu’il n’est pas évident de se rendre compte à quel moment l’usage devient nocif et entraîne la dépendance. Pour le chef de service du PAP, le docteur Vedeilhié, il est primordial de « distinguer l’usage et l’usage dangereux » dans une période marquée par la montée du « poly-usage » :
 
« On est de plus en plus dans du poly-usage de produits. A une époque c’était extrêmement dissocié, même par les pouvoirs publics ; ce n’est plus le cas. Il y a aussi une réponse des institutions à ce poly-usage : le clivage entre les questions d’addiction à l’alcool et les questions d’addiction toxicomaniaque n’existe plus. »



L’Envol est un CSAPA (Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie), une structure née en 2007 par un décret fusionnant dans une même entité des centres spécialisés en alcoologie et en toxicomanie. Depuis 1971, la gratuité et la confidentialité des soins sont garanties par le Code de la Santé Publique, mais le texte est de plus en plus en décalage avec la situation actuelle : il ne fait pas de différence entre les drogues douces et dures, ni entre les usages occasionnels ou réguliers, et il pénalise l’usage de stupéfiants au détriment de la prévention, sur laquelle les parlementaires sont restés très vagues. A l’époque, la prise en charge de la dépendance est presque exclusivement médicale, l’Etat se concentre sur le trafic international et assimile la prise de drogue à la « dissolution des mœurs » et aux révoltes étudiantes. La donne change dans les années 80, et les médecins s’entourent de spécialistes de l’action sociale pour construire un parcours de soin complet, de l’accueil à la réinsertion. Cette approche médico-sociale favorise selon le docteur Vedeilhié le choix de recourir à un traitement chez des personnes qui sinon ne se soigneraient pas : 
 
On a toujours essayé dans nos pratiques de développer une accessibilité vers le soin, en particulier par rapport aux populations précarisées, aux adolescents ou aux jeunes adultes, qui ont beaucoup de mal à recourir au soin : il n’est pas facile de pousser la porte d’un soignant. On essaye d’aller sur des lieux généralistes, pour permettre à partir de cette rencontre de faire une démarche vers d’autres consultations.



Le lien entre précarité et addiction est en effet établi : les usagers les moins fortunés   consomment des produits plus dangereux car de mauvaise qualité, le nomadisme et la désaffiliation (perte des relations avec la famille et la communauté d’origine) compliquent l’accès aux structures de soins. Mais en 2010, machine arrière avec la mise en place par le gouvernement des Agence Régionale de Santé, qui sépare le secteur sanitaire du secteur médico-social : la santé est à nouveau coupée en deux. Les anciens problèmes de financement ressurgissent, et la continuité des soins en addictologie, entre traitement et accompagnement, est à nouveau remise en question. La prise en charge de l’addiction en France a beaucoup progressé ces deux dernières décennies mais elle reste insuffisante : selon le rapport TREND paru en 2010, beaucoup d’usagers continuent à se rendre en Belgique, au Luxembourg ou en Allemagne pour se soigner. A la fin du rapport, les auteurs résument ce qui se joue dans l’usage de stupéfiants : « Le monde des drogues est celui des transgressions et des passages de frontières, réelles ou symboliques ».



 
Lutter contre les excès et faciliter l’accès aux traitement de substitution

 
Si globalement l’usage régulier de drogue s’atténue en Bretagne, d’autres pratiques dangereuses sont en forte augmentation. Le docteur Guillery, psychologue à l’Envol et président du CIRDD Bretagne, constate le niveau élevé des conduites à risque notamment chez les jeunes bretons :


Cette tendance à la diminution est récente, elle existe depuis deux ans. On constate un net fléchissement, pour autant on reste « leader » en matière d’ivresse aiguë chez les jeunes et de consommation de cannabis. Globalement, la consommation chronique diminue, mais par contre la consommation aiguë et la précocité restent très élevées en Bretagne.



L’Envol propose des consultations cannabis destinées aux usagers qui ne parviennent pas à réduire d’eux-même leur consommation devenue trop régulière. D’autre part, des équipes de prévention et d’intervention pour les malaises liés à l’alcool en centre-ville ont été mises en place avec les Noz’ambules et l’ANPAA. En ce qui concerne les drogues plus dures, le rapport TREND fait état, après une période de baisse continue, d’un retour en force de l’héroïne à l’échelle nationale : consommateurs plus jeunes, produits plus facile d’accès, augmentation des surdoses. La cocaïne poursuit quant à elle sa rapide et constante progression en France depuis le début des années 2000, et se diffuse rapidement dans des milieux plus festifs, jeunes, et populaires. La prise par injection intramusculaire de Kétamine et de Diazépam (Valium) est par ailleurs signalée en forte augmentation à Rennes. Pour lutter contre le trafic et le détournement des produits de substitution, des résultats encourageants ont d’après ce rapport été enregistrés à Paris et à Rennes par une meilleure maîtrise des prescriptions. Responsable des centres méthadone de l’Envol, le docteur Guillery plaide pour la complémentarité entre le traitement classique et l’accès facilité :
Le centre méthadone d’accès facilité est l’un des rares, après l’expérimentation des bus méthadone parisiens par Médecin du Monde, qui soit fixe et aussi bien identifié dans une structure. C’est très pertinent en terme d’accès au soin car cela permet d’attirer un public qui sinon mettrait un temps très long à venir dans un centre (…) Beaucoup de CSAPA demandent à venir voir comment fonctionne celui de Rennes pour développer chez eux un centre du même type. Ce centre d’accès facilité représente un maillon de prise en charge qui manquait au système, entre le centre méthadone ou les gens sont vraiment dans une démarche d’arrêt, et les cas rudes où les gens sont dans des consommations revendiquées et dans des réductions de dommages (avec des programmes d’échange de seringue). Il manquait ce maillon d’accès facilité au soin et aux traitements de substitution.



Une autre tendance inquiète en ce moment les médecins de l’Envol : la surconsommation de tabac chez les patients atteints de troubles mentaux importants comme la schizophrénie. Selon le docteur Vedeilhié, il reste beaucoup de chemin à faire pour que ce phénomène, encore méconnu, soit pris en compte par tous les médecins et les acteurs de la politique de santé publique :


Pour beaucoup de patients, notamment ceux qui ont des troubles schizophréniques, une des premières causes de mortalité évitable, après le suicide, c’est le tabac. Ils consomment très fortement, il y a un impact cardiaque et respiratoire qui est très important. (…) Il y a tout un travail de sensibilisation à faire auprès des professionnels et des non professionnels pour faire prendre en compte l’importance cette question du tabac en psychiatrie.



Le centre hospitalier Guillaume Régnier, dont dépend l’Envol, fait justement partie du RESPADD, le réseaux des hôpitaux sans tabac, dont le docteur Guillery est par ailleurs le délégué régional. Si le lien entre addiction et pathologie psychique est réel, il ne faut toutefois pas conclure que le seul usage de drogue, provoque inévitablement des troubles mentaux chez le consommateur. Ce qui compte, estime le docteur Vedeilhié, c’est l’histoire personnelle de l’usager, dont la capacité de rétablissement dépend fortement des activités extérieures qu’il parvient à maintenir ou à créer pendant la période de prise en charge :

L’important, au delà de la questions du social, c’est ce que l’usager trouve dans les produits : pour ceux qui ont eu une histoire douloureuse (ou qui paraît banale mais avec des éléments d’ordre traumatiques), c’est un moyen pour ne plus penser, pour anesthésier la réalité. (...) C’est non seulement une question de coût des produits mais aussi d’occupation : il y a beaucoup de gens qui ont un rythme de vie monotone, qui n’ont pas beaucoup d’activités, et le tabac c’est quelque chose qui ne va non pas court-circuiter la pensée mais remplir un vide. Il faut vraiment qu’on soit inventif pour les aider à trouver d’autres alternatives.



En 2004, l’Envol s’est restructuré pour répondre à l’évolution de la demande de soins : les dix lits prévus pour les séjours de longue durée ont été remplacés par trois appartements thérapeutiques, afin de pouvoir mettre l’accent sur l’accueil de jour et les partenariats avec d’autres organismes sociaux (le CRIJ Bretagne à Rennes par exemple) et ouvrir d’autres antennes locales. Longtemps très statique, la prise en charge devient davantage ambulatoire, avec pour objectif d’élargir l’accès aux consultations et aux traitements au-delà de l’univers hospitalier.


Les jeunes à la rue, les voyageurs en camion aménagé ou les adeptes des « rave party » vivent dans un cadre communautaire structuré autour de projets alternatifs (artisanat, musique, évènements). Lorsque ils doivent pour une raison ou une autre quitter le groupe d’affinité qui leur permettait de subsister ou de réguler leur consommation de stupéfiants, le risque de se retrouver dans l’extrême précarité et la dépendance est élevé.


En revanche, le rapport TREND souligne l’augmentation de personnes souffrant d’une addiction tout en étant insérées dans une vie sociale ordinaire, avec un emploi, un logement, et des sorties régulières. Les observateurs ont dans ce même rapport souligné l’augmentation des déplacements festifs et commerciaux liés aux drogues, signe que les occasions de consommer et l’accessibilité des produits va croissant. De nouveaux produits plus puissants font petit à petit leur apparition : le phénomène GHB/GBL se diffuse au-delà des soirées entre gays où il est apparu, et des usagers anonymes rapportent l’arrivée de méta-amphétamines, y compris à Rennes.


Les effets conjugués de la crise (aggravation de la précarité, diminution des financements publics) ont créé de nouveaux besoins et de nouvelles pathologies tout en limitant les moyens pour y faire face. La dépendance aux jeux, par exemple, ne trouve pas encore de réponse adaptée en terme d’offre de soin. Plus précoces et portées vers l’excès, les pratiques addictives deviennent plus dangereuses que par le passé. Heureusement, elles sont aussi prises en charge avec plus d’humanité.
Olivier ROTH - 24 janvier 2013 - Rennes

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